Nuits d’oiseaux (2014)

by janeeatonhamilton

A little something in French…

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NUITS D’OISEAUX by Jane Eaton Hamilton

Traduit de l’anglais (Canada) par Cécile Oumhani

 

Voici une histoire. Elle est vraie, mais elle est aussi pleine de mensonges. Et de hachures, le genre qui laisse de tout petits quadrillages sur les cœurs.

1)

Un chirurgien a ouvert la poitrine de ma femme et lui a retiré son sein : des points et des agrafes. C’était il y a plusieurs années. Pendant qu’elle dort la fermeture éclair de sa cicatrice s’ouvre (ruban rallonge du haut, vis de butée supérieure, curseur, tirette), sa chair s’ouvre comme un sac de couchage. Certaines nuits je ne vois que les baleines de corsets qui entourent ses poumons, des éclats de lune luisants dans un ciel rouge foncé, et je fais une prière pour eux, ces pâles nervures de canoë, ces baguettes à ramasser qui sont tout ce qui la sangle. J’aimerais pouvoir faire ça : j’aimerais pouvoir la maintenir. Certaines nuits je crois qu’elle pourrait partir dans toutes les directions, nord, est, sud, ouest, une énorme éclaboussure. Elle ira si loin si vite que je pourrai juste regarder la bouche ouverte. Elle sera partie, et tout ce que j’aurai c’est un grand gâchis rouge à nettoyer et un éclat de côte qui sortira de mon œil.

2)

Les arbres à carquois sont assez étranges de toute façon, mais ajoutez-y le nid d’un Républicain social et vous serez dans un vrai pétrin visuel. Des furoncles verruqueux qui ressemblent à des toffees, ces copropriétés d’oiseaux faits d’herbes sèches ont plus de cent trous différents pour chaque famille ; les nids peuvent abriter quatre cents oiseaux. Il est intéressant de noter que les Républicains sociaux sont polyamoureux, et ont même, apparemment des relations avec des barbus et des fringillidés.

Au Namaqualand, les Tisserins du Cap se suffisent à eux mêmes. Les mâles courtisent les femelles en tissant des sacs qui ressemblent à des testicules, et si une femelle reste indifférente, le mâle construit un deuxième sac sous le premier et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un coup de vent fasse tomber tout le tralala.

Chez les oiseaux, comme chez les humains – c’est pas mal de bousculades pour avoir la fille et la garder.

3)

Certaines nuits quand l’incision de ma femme défait sa fermeture éclair, une côte sort et dessus il y a un oiseau jaune perché, qui se balance comme par grand vent, les plumes ébouriffées en une crête jaune citron. J’adore les oiseaux. Cela me remplit de bonheur de l’entendre chanter, comme j’ai du bonheur lorsque ma femme chante. (Une fois au début que nous étions ensemble, ma femme a traversé la cuisine en dansant nue tout en chantant à tue-tête des chansons de groupes de filles des années 60). Le petit oiseau gazouille et trille, puis s’envole de la côte pour voler dans notre chambre. Il attrape un moustique près de mon oreille. Il volète dans les coins autour des luminaires, et rapporte des morceaux de fil qu’il tire dans les pull-overs, les toiles d’araignée, les pointes des étiquettes de plastique, les moutons. Il fait un nid, se glisse dedans en frissonnant, et pond de petits œufs gélatineux, des œufs dont je pense, de façon simple et candide, qu’ils deviendront des ganglions pour ma femme.

Ces nuits d’oiseaux, j’ai du bonheur, tant de bonheur. De façon implicite, je sais que le petit oiseau jaune sera de notre côté et je m’endors sur des trilles de chant d’oiseau mielleux.

4)

Je traîne sur les sites d’amis des oiseaux, où abondent les questions : Pourquoi mes inséparables changent-ils de couleur ? Les pucerons – mon oiseau n’a pas de problèmes avec eux, mais moi si ? Le picage des plumes d’inséparables ?

La perte de plumes dit Web Aviaire, est un problème difficile à traiter quand le comportement de picage est déjà installé. Il faudrait montrer les oiseaux au Dr Marshall dès les premiers signes de picage. Ma femme et moi nous piquons nos plumes. Nous ne sommes pas allées chez le Dr Marshall et c’est peut-être notre problème. Notre relation souffre d’infection buccale, de bactéries, d’une mauvaise alimentation. Ma femme et moi nous étions autrefois des inséparables. Autrefois, le temps d’une nanoseconde, Nous Deux N’étions qu’Un. Puis, pendant des années, Nous Deux Etions Un et Demi. A la fin, Nous Deux Etions Deux. Maintenant, tout porte à croire que Nous Pourrions Bien Etre Trois.

5)

Les oiseaux m’enchantent. Une fois nous avons emmené notre fille voir une volière, les Combles des Loriquets au parc national des oiseaux de Jurong à Singapour. Un parc de vingt hectares sur un flanc de colline entièrement dédié aux oiseaux, c’est la garantie qu’une personne comme moi aura le vertige. Les loriquets ressemblent à de petits perroquets et dans les volières, alors que vous poussez des cris, vous vous tortillez et criez encore en passant sur des ponts suspendus, venus de haut dans les arbres, ils se posent sur vous, ils vous couvrent. C’est comme si les gardiens étaient installés sur le toit en train de vider des tubes de peinture sur vous, orange-cadmium, bleu cobalt, carmin et vert viridin, des couleurs territoriales criardes avec beaucoup de battements d’ailes et de coups de bec.

Les ornithologues au parc répondent à des questions comme : Est-ce qu’un œuf d’autruche résiste au poids d’un adulte humain ? Je me débats avec celle-ci : Est-ce que mon cœur humain résistera au poids changeant des allégeances de ma femme ?

6)

Recherche : La Manière d’offrir Stimulation Mentale et Bonheur à Votre Femme

C’est moi qui recherche. Regardez-moi certains soirs quand je passe en revue les billets de théâtre (Wicked ! Les Monologues du Vagin ! Avenue Q ! Mon Année de Pensée Magique !) et les expositions dans les musées (Dali : Peinture et cinéma ; Picasso et la Grande-Bretagne : Carr, O’Keefe, Kahlo : leurs lieux) et les détritus qui sortent de sa cicatrice, qui bougent dans des lapins mécaniques et des poupées vaudou qui dégringolent et se libèrent, tous les secrets et la souffrance qu’elle garde profondément enfouis en elle.

Qu’est-ce que je cherche ? Quelque chose à manger peut-être. Des graines pour les oiseaux. Un steak.

7)

Nous avons rencontré une femme en Namibie qui avait perdu presque tout un sein suite à l’attaque d’un crocodile. Elle appartenait à une tribu polygame, les Himba, dont les femmes ne portent que des pagnes. Elle s’était penchée sur la rivière avec sa gourde à eau, les seins pendant comme ils pendent quand on a eu une flopée d’enfants, et les dents d’un croco s’étaient refermées sur son sein droit.

Qui sait ce que le mari de cette femme pense quand il prend dans sa main son sein droit desséché et massacré par un croco ? Retrace-t-il son histoire avec respect ? Crache-t-il de dégoût et choisit-il une autre épouse ?

8)

Il y a ici des histoires d’épouses qui se changent dans la salle de bain, portent des soutien-gorge et des prothèses au lit, et des maris qui se détournent d’elles. Il y a des histoires de désintégrations maritales, et par là je veux dire ce à quoi vous pensez probablement : le mariage hétérosexuel. Je ne connais pas les statistiques des ruptures de mariages homosexuels après un cancer du sein. Ce que je sais, c’est que même après douze ans, quand ma femme ou moi nous passons devant la Cancer Agency, sans même penser à ce qui est arrivé, alors que nous sommes en route vers d’autres rendez-vous et en plein bonheur, l’une ou l’autre de nous deux fond en larmes.

9)

Vancouver a des meurtres de corbeaux et notre maison est sur leur trajet. Si vous sortez alors que l’aube commence à poindre, comme lorsque vous sortez pour une chimio, ils remplissent un ciel à la Hitchcock de leurs cris noirs, et si vous pouviez les compter, vous manqueriez de chiffres avant de manquer d’oiseaux. Les corbeaux ne sont pas protégés en Colombie Britannique, et la forêt qui leur servait de perchoir a été récemment arrachée pour construire un supermarché Costco ; maintenant des dizaines de milliers d’entre eux perchent dans un enchevêtrement de fils électriques et de palettes de matériaux de constructions. Le bruit qu’ils font est assourdissant.

10)

Le réalisme magique mis à part, la cicatrice de ma femme est vraiment juste une cicatrice, ordinaire, quelconque, qui a pâli avec le temps. (Ordinaire, quelconque. Je vous le dis. Ordinaire et quelconque.) Voici la vérité de piéton : elle est un peu concave là où il y avait son sein avant, un nid qu’on a creusé. Elle a fait le choix de ne pas se faire faire de reconstruction. Son unique sein est très petit et elle ne porte pas de soutien-gorge et de prothèse, ce qui est une histoire à voix haute, en fait, la seule partie qui hurle dans son histoire de piéton, frappée de réalité ; elle n’a à l’évidence qu’un sein, et cela se voit quand elle porte des t-shirts et elle fait masculine, alors les gens la regardent. La semaine dernière à un vernissage, un petit garçon d’environ sept ans s’est arrêté net alors qu’il courait et il a promené son regard sur elle de bas en haut, de haut en bas, essayant de lui faire comprendre.

(En ce moment, je fais la même chose, je passe mes yeux sur elle. Le petit garçon a raison. Elle ne comprend plus. Elle est toujours en train de dire au revoir à ses actions alors qu’elle dit bonjour avec ses lèvres qui sourient.)

11)

Mon cœur est une grosse et vieille pompe à sang dont certains endroits sont engorgés comme un ballon (j’ai une grosse et vieille cardiomyopathie pour toi, dis-je parfois à ma femme, mais en fait c’est une insuffisance cardiaque.) Mon cœur est en train d’abandonner, et il a des taches de nécrose qui ressemblent à de la rougeole, des morceaux morts qui sont morts depuis vingt-cinq ans, quel anniversaire ! Faisons un gâteau avec des bougies, joyeuse nécrose à moi !) Parlant de ma circulation sanguine, un cardiologue m’a dit une fois : l’arbre que vous êtes est en train de mourir. Nul doute que vous avez eu trop de Républicains sociables polyamoureux ? Comment vous sentez-vous ? Mon thérapeute m’a questionné sur nos vies, notre relation – oui – les seins en l’air, trois seins en l’air, j’imagine, au lieu de quatre, et voici la réponse, la lettre à ma douleur : cela fait la même impression que mon cœur qui me lâche. Maintenant il balbutie en arythmie, mais il ne peut pas pomper à travers toutes ces émotions et les vieilles cicatrices qui ont lâché, alors il peut bien continuer à s’engorger jusqu’à ce que j’éclate comme un –

12)

Tumeur ?

13)

J’ai été autrefois la copropriétaire d’un cacatoès qui s’appelait Hemingway. Hemingway avait l’habitude de sautiller sur mon os scapulaire et de picorer de la nourriture sur mes dents tout en perdant des plumes grises sur mes seins ? C’était un oiseau heureux avec une crête jaune, mais il n’a jamais écrit de grande nouvelle à ma connaissance.

14)

Au Cap de Bonne Espérance en Afrique du Sud, ma femme a couru vers des autruches pendant que le courant de Benguela lançait ses vagues sur la plage. Les autruches ont une griffe qui peut ouvrir quelqu’un aussi efficacement que la lame de n’importe quel chirurgien. Je me suis levée d’un bond, mais les autruches n’ont pas attaqué, elles ont seulement couru, en déployant leurs ailes mal développées. Puis le mâle s’est retourné et a envoyé d’un coup ma femme par terre. Il a dansé sur sa poitrine jusqu’à ce que son cerveau de la taille d’un petit pois s’en soit lassé.

Ce n’était qu’un jeu, rien qu’un jeu, m’a-t-elle assuré après, d’un air évasif, sans trop de peur. Je n’étais pas vraiment mort.

(C’est un mensonge).

15)

A Okonjima pour des guépards, j’ai été fascinée plutôt par les calaos – ces becs et ces casques ! Des calaos femelles utilisent leurs déjections pour s’enfermer dans leur nid. Je l’ai fait aussi, quand on a diagnostiqué le cancer de ma femme, mais j’ai utilisé un système d’alarme au lieu d’excréments. Je le fais encore, maintenant, mais j’utilise de l’éclairage périmétral, comme si des rayons lumineux brillant dans les ombres de ma femme protègeraient mon mariage.

16)

La peau de ma femme est engourdie, l’ai-je déjà mentionné ? Vous ne pensez pas que c’est la façon dont son esprit s’est guéri de tout ce traumatisme (syndrome de stress post-traumatique), avec une grosse et vieille zone engourdie ? A l’extérieur d’elle, des nerfs coupés deviennent parfois fous, comme un orchestre de la douleur, un cri de violon, une plainte de flûte. Yowey. Quand je suis allongée à côté d’elle et que je passe mon doigt sur sa poitrine, dans son aisselle, le long de la peau près de son bras sur son dos, elle ne sent rien du tout. Ici ? Dis-je et elle secoue la tête. Rien du tout. Ici ? Toujours rien. Ici ? Non. Ici ? Non, pas vraiment.

Est-ce qu’on guérit vraiment jamais après qu’on vous a poussé hors du nid ? Les choses se réparent, les choses se cicatrisent, on continue, mais à la fin on se retrouve à nouveau en chute libre. Nos becs s’empalent sur le sol et on est coincé à battre des ailes de haut en bas comme des chats qui mangent des sucettes. Toutes les vieilles blessures se rouvrent, les vieux trous de crevaison (morsures d’insectes, cette fois où on est tombé de bicyclette, la tendinite, la hernie) se mettent à suinter. La douleur fuit de nous. Nous sommes de sacrés suinteurs, à la fin, n’est-ce pas ?

17)

Une nuit alors que je suis couchée à côté de ma femme, sa poitrine s’ouvre et je regarde Kooza du Cirque du Soleil. L’acrobate se sert des côtes de ma femme comme corde raide ; les contorsionnistes se plient en deux à travers ses côtes et ressortent la tête comme des Gumbies. L’acrobate empile des chaises l’une sur l’autre, l’une sur l’autre, et puis grimpe à son tour, sans peur, pendant que les chaises tremblent. Je ris avec une joie toute enfantine, et ma femme se réveille, tousse et se retourne pendant que l’artiste de cirque dégringole.

Quand il a détalé, j’appuie ma joue sur ce que ma femme a perdu, mon poids la panique et elle se redresse tout d’un coup dans son lit. Elle se frotte les yeux et m’examine. Tu as une trace de fermeture éclair sur la joue, marmonne-t-elle.

Je tends la main et je touche les ondulations.

18)

J’en suis à l’âge de « mon ceci fait mal », où se trouve « mon ceci » est en réalité n’importe quelle partie du corps que vous voudriez insérer au hasard : oreille, coude, articulation, genou, utérus. Quelle relation ai-je avec ma douleur ? Je la sens brûler comme un moteur à combustion. Je trouve qu’elle a les yeux ternes et les épaules tombantes. Elle me regarde comme une proie, la plupart du temps, je crois, et elle vient sur mon cœur avec sa petite hache, hachure, hachure, comme un milan au parc national du Seregenti qui fait un piqué pour voler un sandwich à un touriste qui ne se doute de rien, et lui balafre la joue de ses serres. Quelle relation voudrais-je avoir à l’avenir avec ma douleur ? Je veux être sa divorcée homosexuelle.

19)

Il y a quelques semaines ma femme a battu le rappel pour un test de PSA avec un groupe de survivantes du cancer du sein. Un meurtre de survivantes du cancer, elles m’ont fait flipper avec leurs plumes noires et leurs croassements. Je ne peux pas faire face à ce qui les attend (ma femme). Le pronostic du cancer du sein de ma femme est bon mais ces derniers mois elle a mal en avalant et le chant vient au rythme de la chanson des enfants : yeux, oreilles, bouche et nez ! Sauf que pour les métastases du cancer du sein, c’est : Foie, poumons, sein et os ! Je ne connais pas bien le chant de l’infidélité… d’accord, mais je ne peux pas le chanter ici.

20)

Certaines nuits, la cicatrice de ma femme s’ouvre comme les nymphéas de Monet à l’Orangerie, une longue bande de peinture qui est toute méditation bleue et silence vert.

Avec l’intention… de… guérir, entonne un moine dans une robe couleur safran.

Je dois rester assise jusqu’au bout de ma douleur et me cuirasser le dos. Je dois entrer dans ma douleur, la traverser et aller au-delà.

Et l’exprimer par l’art.

Mon interprétation du sein perdu de ma femme est tranchée en sections et présentée comme des tranches de pain grillé debout, la tumeur phosphorescente à travers cinq lamelles. Anatomique, directe, guerrière, pleurant des larmes de sang.

Le Sein de ma Femme, par Georgia O’Keefe : une fleur rouge et striée tout en mouvement, une côte qui sort au niveau de la ligne du mamelon. Le Sein de ma Femme, par Pablo Picasso : un sein en spirale d’où poussent des cheveux, un sein avec un œil au lieu d’un mamelon, une tumeur au lieu de la tête de son modèle. Le Sein de ma Femme, par Emily Carr : sein comme arbre sombre et tortueux, tumeur comme nid d’oiseau. Le Sein de ma Femme, par Salvador Dali : un sein assis sur une côte, en train de fondre, un cadran d’horloge qui compte les jours qui lui restent. Le Sein de ma Femme, par Frida Kahlo : ma femme et moi tout habillées, main dans la main, une grande ombre à gauche de ma femme, des blessures qu’on voit à travers nos t-shirts, une longue balafre rouge et gonflée sur le côté droit de ma femme qui pompe le sang à travers une grosse veine vers mon cœur plus qu’énorme, engorgé et arythmique, pendant qu’il le pompe à nouveau– un parfait service à thé en argent et un loriquet sur une table d’un côté.

 

ENGLISH

 

Jane Eaton Hamilton vit à Vancouver en Colombie Britannique. Elle est l’auteur de Weekend and Love Will Burst into a Thousand Shapes. Elle est aussi l’auteur de Jessica’s Elevator, Body Rain, Steam-Cleaning Love, et July Nights and Other Stories. Ses livres ont été nominés pour le Ferro-Grumley Award for LGBT Fiction, le MIND Book Award, le Pat Lowther Award, le VanCity Award et le Ethel Wilson Prize in the BC Book Prizes.